Conférence, La cloture de l’oeuvre littéréaire, Annecy le 25 novembre
Pierre Mounier, MJC des Carrés - Annecy-le-vieux
jeudi 25 novembre 2004 - 18h30
Pierre Mounier
"la clôture de l’oeuvre littéraire"
L’utilisation grandissante des médias informatisés dans les processus de production et de circulation des écrits provoque des transformations sur ces processus à au moins trois niveaux :
1. Sur l’articulation du singulier et du collectif qui structure l’histoire de l’écriture en Occident depuis qu’elle existe.
2. Sur la distribution des formes écrites, leur stabilité et leur diversité, en particulier au sein d’une histoire littéraire qui oscille constamment entre la réduction et la multiplication des formes.
3. Sur la relation entre l’auteur, son oeuvre et son public, puisque celle-ci est toujours modifiée par une évolution technique et sociologique des conditions de réception.
Ces trois aspects doivent être compris comme étant intimement liés et ayant pour point commun d’être aujourd’hui en constante mutation, ce qui est relativement normal au regard du caractère récent des changements technologiques qui ont eu lieu.
L’ensemble de ces modifications inter-reliées doit être interprété comme une crise éditoriale importante. Il est sans doute encore trop tôt pour déterminer précisément (et sans risque de se tromper) les formes éditoriales renouvelées qui émergeront de cette crise. Mais on peut déjà en cerner les contours en mettant en lumière les éléments précis sur lesquels elle s’exerce.
1. L’articulation singulier / collectif : aussi ancienne que la littérature - cf. Archiloque, elle est à la source de la plupart des formes littéraires : poésie lyrique et poésie épique, roman et autobiographie, correspondances et annales. Le balisage des écritures à la première ou à la troisième personne est aujourd’hui fortement remis
en cause par les nouvelles formes éditoriales que sont les blogs, wikis, listes de diffusion, forums en ligne, webzines et sites personnels qui d’un côté remplissent des fonctions éditoriales très classiques de
présentation et de mise en scène des textes, et de l’autre brouillent complètement les cartes sur l’identité de celui qui écrit (et d’abord sur sa singularité ou son caractère collectif).
2. La distribution des formes d’écriture. Dans l’histoire de l’art, les périodes qualifiées de "classiques" sont caractérisées par un appauvrissement des formes, par un contrôle plus étroit exercé par une autorité centrale sur l’ensemble des moyens d’expression artistique disponibles. En ce qui concerne l’écriture, nous vivons actuellement un phénomène exactement inverse avec une véritable explosion de la forme écrite, depuis le SMS jusqu’au livre numérique, explosion que l’on pourrait qualifier de baroque, en ce qu’elle est concomittante avec une instabilité permanente. L’évolution très rapide des formes d’écriture en particulier en réseaux, montre qu’il est quasiment impossible d’écrire dans ce contexte sans se poser des questions sur la manière dont il faut
écrire. A l’extrême limite, on pourrait affirmer que cette situation transforme chaque "écrivant" en écrivain, ce qui explique à la fois l’engouement qu’elle provoque pour l’expression écrite (sans précédent sur le plan historique), et en même temps la détestation pour ces formes nouvelles de la part des élites instituées.
3. La volatilité, la labilité, la vulnérabilité du texte écrit est beaucoup plus grande dans un contexte numérique que dans le cadre de l’imprimé. Le cadre des réseaux numériques a tendance à faire voler en éclat ce qu’on pourrait appeler "la clôture de l’oeuvre" autour de laquelle tout le circuit éditorial de l’imprimé s’organise. Aujourd’hui, les possibilités de modification, de fragmentation, de réutilisation, bref, de "sampling" du texte modifient considérablement le rapport auteur-oeuvre-public tel que nous le connaissons. Ces modifications
s’expriment souvent avec le langage du juridique - les IPR, le Copyleft, mais ce n’est qu’une manière particulière d’exprimer les mêmes questions que posées précédemment : quelle est désormais la nature de la relation entre l’auteur et son oeuvre, comment cette relation s’inscrit-elle dans le collectif du réseau ? et qu’est-ce qu’une oeuvre dans ce cadre ? doit-on parler d’une myriade d’oeuvres individuelles inter-reliées, ou
d’une gigantesque oeuvre collective, perpétuellement en train de se faire ? Que ces questions soient le plus souvent abordées sous l’angle juridico-politique n’est sans doute pas innocent. C’est le signe que les
réponses aux questions posées précédemment ne sont pas à chercher dans un quelconque déterminisme technique, historique ou esthétique, mais le résultat d’une négociation collective qui est déjà engagée à travers la masse d’usages quotidiens déjà en cours.
La bibliographie sera en partie une webographie (analyse de sites et/ou de technologies particuliers). Pour le reste, textes de Lejeune sur l’autobiographie, de P. Hert sur l’email comme communication "quasi-orale", de Souchier sur la fonction éditoriale ; texte de Weinberger sur les communautés virtuelles, de Moreau/Blondel sur le Copyleft. A préciser par la suite.
Pierre Mounier Cellule Edition en ligne (R29)
ENS Lettres et sciences humaines 15 parvis René-Descartes, 69366 Lyon cedex 07
pmounier at ens-lsh.fr
http://www.homo-numericus.net

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