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Potentialités de l’écriture numérique et connaissances requises

Savoir écrire et échanger sur le Web n’est pas inné. Une analyse traduite par l’A.F.N.E.T.

dimanche 17 octobre 2004
Dans un texte, traduction française de l’article "Does the ’Digital Divide’ Exist ?," publié dans l’ouvrage "Globalization and its new divides : malcontents, recipes, and reform" (dir. Paul van Seters, Bas de Gaay Fortman & Arie de Ruijter, Dutch University Press, Amsterdam, 2003), il est questions des potentialités de l’écriture numérique, et les connaissances requises pour en tirer parti. Celles-ci sont sans surprise liées aux formes traditionnelles de capital (économique, social, intellectuel).

L’A.F.N.E.T. met à disposition des internautes francophones cet article avec 2 points particuliers relatifs à l’écriture et l’alphabétisation numérique qui ne va pas de soi pour toute personne ; extrait :

"2.1 Technologie de l’intellect

Bien que les mythes relatifs aux « nouvelles technologies » et à la puissance de l’information numérique apparaissent très éloignés de la réalité et donc irrationnels, ils ont partiellement un fondement logique : les ordinateurs ont été inventés pour compter et pour écrire, et le web l’a été pour faciliter les échanges intellectuels entre savants.

Plus précisément, l’informatique et l’internet participent d’une recomposition de nos systèmes d’écriture, dont Jack Goody rappelle qu’ils s’inscrivent dans la technologie de l’intellect ; notre pensée n’est ni pure ni dématérialisée, elle s’appuie intimement sur l’écriture, ce qui lui donne des dimensions technique et sociale. Sociale, car l’écriture permet la confrontation avec la pensée d’autrui. Technique, comme on peut le voir avec le système de signes que l’on utilise pour écrire et communiquer, qui renvoie à des méthodes et des savoir-faire (maîtrise de l’alphabet, mais aussi mise en page, usage des abréviations, etc.). Comme on le constate aussi au vu de l’ensembre des objets matériels (et industriels) qui nous aident à lire, prendre des notes, effectuer des calculs, des tris, des schémas : par exemple, les papyrus, règles à calcul, CD-ROM, etc. Mais cette description ne suffit pas, car elle donne encore l’impression que la matière est au service de la pensée. En fait, plus encore qu’avec un système de signes représenté par un alphabet étendu, l’activité cognitive et les supports de l’écrit sont intimement liés par les procédures, les outils que nous inventons pour appréhender le texte ; par exemple les tables des matières à la fin des ouvrages, ou les index. Les logiciels et les moteurs de recherche s’inscrivent dans cette catégorie. Les outils que nous concevons font à la fois intégralement partie de l’écriture (le système de signes n’est pas distinct de l’ensemble des instruments qui servent à l’appréhender) et de l’activité cognitive (il est difficile de penser sans écrire ni lire, et donc sans maîtriser l’ensemble des instruments associés à l’écriture).

Dans ce contexte, une recomposition des instruments d’écriture transforme virtuellement nos capacités mentales. Par exemple, le fait de pouvoir réaliser et manipuler (et donc réordonner, classer, etc.) de longues listes de mots, de chiffres aide à la constitution d’un raisonnement, et donne à voir les contenus de ces listes sous un jour nouveau ; il en est de même pour notre capacité à organiser notre pensée suite à la réalisation de multiples cartes et graphiques à partir de données numériques ou textuelles. Pour ces types de productions, les effets potentiels des ordinateurs et des logiciels sont manifestes.

Mais entre ces possibles et la réalité, il y a une marge, voire un fossé. Et c’est là que la notion de literacy, ce mélange de culture et d’alphabétisme, prend son sens. L’activité intellectuelle s’acquiert souvent par apprentissage. Il faut environ 20 ans pour maîtriser l’ensemble des instruments et méthodes liés à l’exercice d’une pensée rationnelle. On voit mal comment la diffusion d’objets matériels permettrait de raccourcir ce délai d’apprentissage, si ces objets sont - comme il semblent l’être - plus des objets de consommation pure que des outils qui prolongent effectivement les processus d’écriture : on imagine difficilement savoir chercher un livre dans une bibliothèque si on ne sait pas lire, ou devenir mathématicien du simple fait qu’on s’est fait offrir une télévision numérique.

2.2 Fracture cognitive

Et ce gap, cette vaste question du bénéfice intellectuel de l’écriture numérique ne sont quasiment jamais explicités. On comprend pourquoi : l’acquisition d’un capital intellectuel adapté à l’écriture numérique et la réalisation des potentialités évoquées infra sont particulièrement délicates et réservées à un tout petit nombre de personnes, les érudits d’aujourd’hui (au premier lieu desquels les informaticiens, et en grande partie les universitaires).

C’est peut être là que la « fracture numérique » s’exprime, et de façon violente : avant de profiter des systèmes d’écriture contemporaine, il faut évidemment disposer d’un solide capital économique, pour acquérir un ordinateur et un rattachement aux réseaux ; mais aussi d’un capital social, pour se faire aider quand on ne comprend pas le (dys)fonctionnement d’un logiciel, d’un service en ligne, ou de son ordinateur ; et enfin culturel, pour savoir trouver l’information que l’on recherche, et la traiter.

Or rares sont les personnes dans le monde qui disposent de telles richesses. Et ce ne sont ni les cybercafés, ni les réseaux d’adolescents qui peuvent compenser de tels déficits, quoiqu’en disent les « experts » de la DOT Force. De plus, on peut effectivement mesurer ces formes d’inégalités. Par exemple, le manque de capital culturel : lors d’une enquête auprès de 640 000 utilisateurs de l’internet en France en 2001, nous avons montré que 87% d’entre eux ne savaient pas se servir d’un moteur de recherche. Ce chiffre, énorme, est néanmoins cohérent avec des enquêtes réalisées auprès d’étudiants et de professeurs d’université : la maîtrise de ces instruments intellectuels d’un nouveau type n’est vraiment pas aisée, et nécessite des années d’apprentissage. On réalise ainsi la totale disparité entre une utopie cognitive (l’acquisition des savoirs via les NTIC) et sa prétendue mesure au travers de taux d’équipement.

Alors, même si l’on accepte le chiffre de la CIA relatif à la France (19,58% d’internautes), le taux de Français du mauvais côté de la barrière numérique serait alors de 97,5% ! Dans ces conditions, quels seraient les taux des pays du Tiers-Monde ?

Oui, la « fracture numérique » existe, et elle n’est que la traduction d’une violente ségrégation culturelle et intellectuelle, qui ne fait que s’amplifier avec les « nouvelles technologies »."

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